Pêche récréative sur la Côte d'Opale : quelles pratiques pour une meilleure gouvernance des littoraux ?

Pêches récréatives et modes de territorialisation : une introduction à l’enquête sociologique du projet PEROPALE

21 novembre 2017

Rappels historiques succincts

En France, le Domaine Public Maritime a été historiquement défini par la célèbre ordonnance de Colbert d’août 1681 :

« sera réputé bord et rivage de mer tout ce qu’elle couvre et découvre pendant les nouvelles et pleines lunes, et jusqu’où le grand flot de mars se peut étendre sur les grèves »¹.

Longtemps, il n’eut pas de distinction entre pêcheurs professionnels et pêcheurs plaisanciers et la mer et ses ressources étaient laissées en libre usage pour tous les sujets du Roi :

« Déclarons la pêche en mer, libre et commune à tous nos sujets, auxquels nous permettons de le faire tant en mer que sur les grèves » (Cité par Fichou, p.167, 2008)

C’est cette question du « libre usage » qui sous-tend une conception de la mer comme « domaine public inaliénable », conception qui fait encore débat aujourd’hui en dessinant une importante ligne de clivage entre certains pêcheurs professionnels et certains pêcheurs récréatifs. Comme le montre l’historien Jean-Christophe Fichou, la pêche en mer récréative est une pratique assez récente, puisque née en France à la fin du XIXe siècle. Elle a revêtu un statut assez flou jusque dans les années 1960 (Fichou, 2008). Les passionnés sont peu nombreux, la pratique peu répandue, et les prises minimes jusqu’à la période de pénurie alimentaire de la Seconde Guerre Mondiale. En avril 1942, face au développement de la pratique de la pêche en vue de se nourrir, un décret est pris, obligeant les pêcheurs amateurs à se munir d’une carte pour naviguer (idem).

Article 1er, titre VII, livre IV, Ordonnance de la marine, du mois d’aout 1681, 1714, in Gallica

C’est à partir de 1965, date à laquelle l’Inscription maritime en charge jusque-là des problèmes liés à la pêche est remplacée par les Affaires maritimes, que vont se cristalliser les principaux points de désaccords entre les professionnels et les amateurs. Tout d’abord, la question de l’absence de connaissances nautiques suffisantes des plaisanciers est mise en avant par les professionnels, qui obtiennent alors que soit pris un certain nombre de mesures concernant le matériel de pêche utilisé par les plaisanciers². Un autre point de tension est celui de la pression sur la ressource, qui serait liée à la croissance exponentielle du nombre de plaisanciers3, même si tous ne pratiquent pas la pêche. Face à cette attaque, les plaisanciers s’organisent en associations et fédérations et se mobilisent dès les années 70 :

« Les pêcheurs plaisanciers en ont assez de lire dans la presse et d’entendre les accusations intempestives portées contre eux par les syndicats des pêcheurs professionnels. Non, ce ne sont pas les plaisanciers qui sont responsables de la destruction des fonds marins. Tout le monde le sait, et les professionnels les premiers, que la diminution rapide des poissons, crustacés et mollusque est due à une pêche intensive, souvent interdite en zone côtières »4.

Le dernier point, lié à cette même question de la tension sur ressource, est celui de la concurrence déloyale à laquelle serait soumise la pêche professionnelle via le braconnage : « on sait à quelle difficulté se heurte déjà l’application de la loi du 10 juillet 1970 interdisant la vente des produits de la pêche provenant des navires de plaisance. » La loi du 22 mai 1985 revient encore sur le sujet et proclame de nouveau que la vente des produits de la pêche de plaisance est expressément interdite depuis Colbert, et les décrets d’application insistent bien sur ce point : « la pêche de loisir est la « pêche dont le produit est destiné à la consommation exclusive du pêcheur et de sa famille […] la vente [de cette pêche] est formellement interdite ». Cette disposition s’applique aussi, et c’est une nouveauté, au produit du ramassage de coquillages » [Idem, p.178]. Cette question du braconnage n’est pas l’apanage des pêcheurs professionnels, elle est également prise à cœur par la Fédération des Pêcheurs Plaisanciers et Sportifs5 de France depuis sa création. Cette fédération signe d’ailleurs, en 2003, la convention d’intensification de la lutte contre le braconnage et la commercialisation illicite.

La distinction entre plaisanciers et professionnels s’est donc cristallisée en France autour d’un certain nombre de facteurs conflictuels. Deux éléments polymorphes permettent selon nous d’esquisser un certain cadrage théorique de la problématique et d’organiser les questionnements d’ordre socio-anthropologiques sur la pêche récréative : la ressource et le territoire.

Ressource et territoire

La ressource halieutique peut être considérée comme un bien commun, entendu comme type particulier de bien public. La notion de bien public, qui remonte au moins à l’école classique anglaise fondée par Adam Smith, s’applique aux biens fournis par l’Etat. Elle permet la distinction, plus récente, entre biens de consommation privés et biens de consommation publics. Les premiers sont des biens « qui peuvent être divisés entre les différents individus », tandis que les seconds sont ceux « dont tous bénéficient en commun au sens où la consommation d’un bien de ce type par une personne ne vient pas en déduction de la consommation dudit bien par une autre personne » (Samuelson, 1966, p.1223). Dit plus simplement, « à la différence de ce que l’on observe pour un bien privé […], la consommation d’un bien public […] par un agent économique ne réduit pas la quantité du bien en question pour les autres agents économique » (Golub, Maréchal, 2006, p.67). Ainsi la non exclusion et la non-rivalité seront les propriétés d’un bien public dit « pur », comme dans l’exemple, souvent cité, de l’éclairage public. Pour le cas des ressource halieutiques, biens rivaux mais non-exclusifs, le bien sera dit « commun » (Golub, Maréchal, 2006). En tant que biens communs, les ressources halieutiques entrent dans les considérations liées au « développement durable »6 et sont soumises à différentes échelles de gouvernance.

Pour la France, il s’agit de différentes échelles institutionnelles dont la strate supérieure se situe au sein de la Politique Maritime Intégrée de l’Union européenne lancée en 2007. Cette dernière procède d’une « double impulsion, une volonté de conquérir un espace marin et celle de protéger l’environnement » (Saab, 2013, p.88) et s’inscrit dans la stratégie dite de « croissance bleue », avatar du « développement durable ». La réglementation européenne définit et encadre les pratiques de pêche professionnelle et de pêche récréative, notamment pour ce qui concerne les espèces autorisés, les tailles minimum, les saisons d’ouverture à la pêche selon les espèces et les quotas7.Pour la pêche récréative, elle définit par exemple les dispositions d’encadrement de la pêche à certaines espèces, comme le bar8.A l’échelle nationale, la pêche maritime de loisir est définie, au sein du Code rural et de la pêche maritime, comme « non commerciale » et « destinée à la consommation exclusive du pêcheur et de sa famille »9. Elle est également encadrée10. Deux autres échelles de réglementation s’ajoutent à celles déjà présentées : la réglementation inter-régionale, qui peut définir des interdictions et des quotas spécifiques sur certaines espèces, et la réglementation départementale, en charge, dans certains départements comme le Pas-de-Calais ou la Somme, de cadrer les pratiques de pêche à pied de loisir11. Toutes ces échelles de réglementation encadrant les pratiques de pêche croisent la notion, aux contours flous, de « territoire ».

Selon différentes sources étymologiques, le terme « territoire » tirerait ses racines soit du latin territorium, dérivant de terra, la terre (Paquot, 2012), soit du latin jus terrendi, qui se réfère à « celui qui a le droit de terrifier » (Faure, 2005, p.432). Omniprésent dans les débats concernant les questions de pouvoir et d’institution, le « territoire » est souvent mal défini et utilisé dans des acceptions ambigües. Il en est de même pour le substantif « territorialité » ou l’adjectif « territorial » :

« De même le qualificatif passe-partout de « territorial » est-il surutilisé pour donner des vertus aux termes de gouvernance, de légitimité, d’équité, de développement, de continuité, de leadership ou d’excellence ; La « territorialisation » des politiques publiques devient aussi une sorte d’évidence dans l’action publique sans que l’on sache toujours s’il s’agit de déconcentration, de décentralisation ou de management organisationnel » (Faure, 2005,p.431).

Historiquement, la notion de « territoire » remonterait à la Révolution française et correspondrait à une représentation « naturelle » « des frontières politiques de la France, alors qu’elle dessinait surtout une construction juridique singulièrement attachée aux rouages administratif de l’Etat-nation » (Idem).

Une première grande transformation apparaîtrait dans les années 80 et 90 du siècle dernier, avec la multiplication des études sur l’action gouvernementale « consacrées aux conditions de mise en œuvre des politiques publiques à l’échelon local ». Une seconde transformation a lieu au début des années 2000, avec une responsabilisation croissante des collectivités locales (Idem). Au cours de cette seconde transformation il y a une évolution des « langages experts » qualifiant l’action publique, qui utilisent de plus en plus des dérivés du terme « territoire », tels que « territorialisation », « territorial » ou « territorialisé ».

Selon le géographe Richard Kleinschmager, même si « le territoire fait figure de support concret de l’Etat et qu’il revient à ce dernier de préserver contre toute intrusion étrangère et de développer l’aménagement » [Kleinschmager, cité par Paquot, 2012, p.29], une tendance serait à identifier :

« les notions de territorialisation et de spatialisation, s’agissant de nombre de processus sociaux comme la criminalité, la pauvreté, la ségrégation sociale, les appartenances nationales ou le vote par exemple. Ces territoires dessinent des territoires multiples dans l’urbain qui ne recoupent que très rarement les découpages administratifs dans lesquels pourtant les diverses politiques les concernant sont fréquemment projetées » (Idem).

Peut être ajouté à cela un ensemble de techniques de scoring, liées aux questions d’ « attractivité territoriale » et développées à partir d’un « éventail d’indicateurs quantitatifs (le climat, la qualité paysagère, l’offre de services publics, la diversité culturelle, la gastronomie, la situation géographique, etc.) » (Paquot, 2012, p.2)]. Ce processus entrainerait, selon le juriste Alain Supiot, l’effacement progressif d’un droit identique pour tous les sujets d’un même territoire au profit de « droits liés à de nouvelles entités « hors-sol » unies dans la même compétition inter-territoriale » :

« Les territoires se superposent, s’encastrent, se tournent le dos, ‘’s’entre-réseautent’’, bref, ils ne sont plus bêtement administratifs et expriment les nouveaux modes de vie de citoyens aux mobilités réelles et virtuelles » (Idem, p.28).

Notons que cette question des « modes de vie » liée à celle de la « pratique » renvoie, dans le cas de la pêche récréative qui nous préoccupe ici, à une définition du territoire bien plus large que celle purement administrative.

Lieu, espace et territoire

Au sein des sciences sociales, la notion de territoire est souvent associée à d’autres concepts ou idées plus ou moins bien définis, voire non questionnés, comme « lieu », « espace » ou encore « environnement ».

Le philosophe Michel de Certeau élabore une distinction entre lieu et espace basée sur leur rapport respectif à la mobilité :

« Est lieu l’ordre (quel qu’il soit) selon lequel des éléments sont distribués dans des rapports de coexistence. […] La loi du ‘’propre’’ y règne : les éléments considérés sont les uns à côté des autres, chacun situé en un endroit propre et distinct qu’il définit. Un lieu est donc une configuration instantanée de positions. Il implique une position de stabilité. […] Il y a espace dès qu’on prend en considération des vecteurs de direction, des quantités de vitesse et la variable temps. L’espace est un croisement de mobiles. Il est en quelque sorte animé par l’ensemble des mouvements qui s’y déploient. Est espace l’effet produit par les opérations qui l’orientent, le circonstancient, le temporalisent et l’amènent à fonctionner en unité polyvalente de programmes conflictuels ou de proximités contractuelles » [Certeau, 1990, pp.172-173].

L’espace est donc, selon la définition de Certeau, « un lieu pratiqué ». Pour lui, ces éléments que sont le lieu et l’espace sont également formalisés et transformés par les récits :

« Entre ces deux déterminations, il y a des passages, tels que la mise à mort (ou mise en paysage) de héros transgresseurs de frontières et qui, coupables d’avoir attenté à la loi du lieu, en fournissant la restauration par leur tombeau ; ou bien, au contraire, le réveil des objets inertes (une table, une forêt, un personnage de l’environnement) qui, sortant de leur stabilité, muent le lieu où ils gisaient en l’étrangeté de leur propre espace. Les récits effectuent donc un travail qui, incessamment, transforme des lieux en espaces ou des espaces en lieu » [Idem, p.7].

Ces « récits » concernant « espace » et « lieu » peuvent être mis en lien avec les analyses sociologiques faites en termes de « cadrage » ; il s’agit alors, pour les pratiques de pêche insérées dans un espace littoral, de configurations sociales potentiellement porteuses de conflits. Ce concept de cadrage est d’abord mobilisé par le sociologue Erwing Goffman dans son analyse des interactions ordinaires :

« Il cherchait à décrire la manière dont un acteur définit la situation dans laquelle il s’engage, relie les éléments singuliers à d’autres qui dépassent cette situation et se construit ainsi un espace de communication avec autrui » (Mormont, 2006, p.306).

Michel Callon redonne au terme cadrage une impulsion et une perspective plus dynamique en le définissant à la fois comme « un résultat et un opérateur de traduction entre des mondes différents, par exemple ceux de l’environnement et du marché » (Idem, p.306). Dans son analyse de conflits dans les espaces ruraux, Marc Mormont reprend cette notion de cadrage tel que développée par Michel Callon et propose de réinterroger la notion de territoire. Il note que dans l’« analyse sociologique classique » le territoire est mobilisé en terme d’« enjeu d’une compétition pour l’appropriation d’un espace » ; cet enjeu opposant des « groupes sociaux dont les intérêts sociaux, économiques ou culturels les conduisent à utiliser de manières différentes l’espace » (Mormont, 2006, p.312). Mormont complexifie la réflexion en se centrant sur les processus de transformation dus à la présence dans un espace d’un « objet technique ou naturel » agissant sur cet espace et sur ceux qui y coexistent :

« Car cette présence d’un « équipement » ou d’une espèce protégée, dans les deux cas appuyée sur de l’expertise scientifique ou technique, peut être définie comme un transformateur territorial. Peut-être faut-il alors décrire les territoires comme des espaces de transformation et pas seulement comme des espaces où se projettent des groupements humains » (Idem, p.313).

Dans cette perspective, les conflits sont vus comme des formes de socialisation avec des effets de transformation mutuelle des acteurs dus à leurs interactions, induisant l’apparition de nouvelles règles :

« Les cadrages sont alors moins des opérations stratégiques que des traductions au cours desquelles acteurs et objets de l’action s’entre-définissent. C’est que les cadrages sont bien des opérateurs de traduction. Mes méthodes d’évaluation d’impact, les taux d’actualisation, tous les instruments « techniques » qui servent à définir et évaluer des projets sont à la fois le résultat de traduction et les opérateurs de nouvelles traductions » (Idem, p.316).

Ce qui fait l’objet de « traductions » au sein de cette architecture théorique est ce que Mormont appel des « flux », qui peuvent être définis comme les éléments qui circulent d’un territoire à un autre et participent à l’agencement de chaque territoire singulier via les traductions :

« Nous dirons alors que les conflits apparaissent là où les flux sortants rencontrent d’autres agencements sans pouvoir être recombinés positivement. Un autre territoire résiste. On ne peut comprendre ces conflits qu’en faisant le détour par les phénomènes de cadrage que nous avons évoqué. Les cadrages ce sont des processus de codage des flux […] On s’en aperçoit bien en constatant la relativité des perceptions des nuisances selon les milieux (en fait les territoires) de réception, mais aussi les capacités d’internalisation, de recombinaison des matières dans d’autres ‘’systèmes’’ de production ou de consommation […]. Les conflits d’espace apparaissent alors autrement. Ce sont des points où des territorialisations, qui sont liées à des agencements, entrent en tension les unes avec les autres du fait des flux qu’elles entrainent d’un espace à l’autre. Les conflits, dans leur dynamique telle que nous l’avons exposée, manifestent ces tensions dans des frictions entre territorialisations. Or celles-ci sont à la fois codées (c’est le rôle des cadrages) et codantes (elles définissent les territoires) : elles n’existent en effet comme telles que parce que, porteuses d’un mouvement, elles caractérisent le milieu où elles s’exercent. Les tensions se manifestent à propos d’objets – équipements, sites, paysages – et ces tensions font émerger les cadrages qui sont sous-jacents à la définition des objets en cause » (Idem, p.315).

En contraste avec cette perspective ancrée dans la sociologie de l’acteur-réseau, la géographe Anne Cadoret, dans une étude sur les conflits liés à l’environnement littoral, propose une autre définition de la notion de territoire. Elle reprend ainsi la question de « l’attachement au lieu » mobilisé par Sacannell et Gifford12 et, la liant au concept de territorialité mobilisé par de nombreux géographes français13, développe sa propre définition :

« Nous envisageons la territorialité comme une construction sociale évolutive qui renvoie aux liens unissant un acteur à l’espace qu’il pratique et/ou qu’il se représente, sur lequel il peut résider, circuler, travailler ou qu’il peut exploiter, un espace dont les frontières peuvent être floues ou juridiquement arrêtées » (Cadoret, 2017, p.3).

Outre le maintien d’une certaine ambiguïté sur ce que recouvre cette notion de territorialité, qui parait être plus ici un fourre-tout qu’un concept opérant, la notion du lieu et celle d’espace sont prises comme synonymes et les modalités d’attachement (autre notion floue) au lieu sont systématiquement renvoyées aux questions d’identité, de patrimoine, de patrimonialisation et de tradition. Or ces termes, on ne peut plus problématiques, ne sont pas questionnés par Anne Cadoret14.

Nous ne reviendrons pas sur la notion d’identité, coquille vide, patiemment déconstruite par l’anthropologie sociale :

« le ‘’moi », mais aussi le « nous », le nous comme ci, le nous comme ça, et puis le « nous autres », le nous autres Français, le nous les Européens… L’amplitude sémantique de cette notion [celle d’identité]-qui perd chaque jour un peu plus en compréhension ce qu’elle gagne en extension-est telle qu’il convient d’ajouter quelque chose avant (par exemple « crise », « quête », « construction », « perte », « trouble », « défense », « revendication » d’identité) et quelque chose après (identité « confessionnelle », « sexuelle » ou tout ce qui vous passe par la tête, pour vous éviter de penser ou de sentir, et qui vous arrive à la gorge comme un hoquet.[…] L’identité, ce n’est pas un concept, mais une notion floue qui s’étale. […] C’est une manière de désigner plutôt que de comprendre (le plus souvent ce que l’on ne comprend pas). L’« identification » de ce que l’on tient pour identique délimite (par exemple géographiquement) et détermine des espaces, des propriétés, des attitudes, voire des essences originelles et éternelles » (Laplantine, 1997, pp.19-20).

En revanche la notion de patrimoine liée à celle de « tradition » nous parait revêtir un aspect important s’agissant de la pêche récréative et de son rapport au « territoire ».

Le patrimoine recoupe des éléments extrêmement complexes articulant la question des valeurs, de la légitimité (sur lesquelles nous reviendrons plus loin) et du cadrage institutionnel entre différents pôles et à des intensités variables. Matériel ou immatériel, de transmission ou de conservation, « réellement vivant » et « presque mort » (Tornatore, 2010)15, le patrimoine recoupe souvent, mais pas toujours, la notion de tradition. Cette « fameuse » tradition est un terme qui fut amplement mobilisé par l’ethnologie, discipline s’étant en grande partie structurée sur la dichotomie entre « sociétés modernes » et « sociétés traditionnelles », entre « sociétés chaudes » et « sociétés froides ». Comme le note Gérard Lenclud, la notion de tradition recoupe, dans un certain sens commun, une distinction où prennent place toute une série de contraste « entre passé et présent, entre statique et dynamique, continuité et discontinuité », distinction qui fonde une vision de l’histoire basée uniquement sur le changement, comme si le changement seul faisait l’histoire et que la persistance d’un état de fait n’était pas également historique (Lenclud, 1987).

Dans cette perspective, où la notion de tradition a l’air d’aller de soi, il y aurait en fait trois grands idées qui sont associées, bien que pas forcément cohérentes entre elles : « celle de conservation dans le temps, celle de message culturel, celle de mode particulier de transmission » (Lenclud, 1997, p.4). Or, premièrement, tout changement s’opère sur fond de continuité, toute « permanence intègre des variations »16. La simple conservation d’une coutume, d’un rite et de tout autre forme de pratique ou croyance sociale ne peut donc être un critère de « traditionalité », puisque rien ne peut en mesurer le degré, ce qui rend de ce fait l’idée même de mesure inopérante. Deuxièmement, l’idée de la tradition comme « message » revient à dire que les pratiques observées ne sont pas elles-mêmes la tradition, mais des expressions de la tradition, vue ici comme un noyau dur, « immatériel et intangible, autour duquel s’ordonneraient les variations » (Idem, p.4). Cette vision des choses induit donc que la tradition pourrait faire l’objet, en tant que « « théorisation » du monde », d’un ensemble d’énoncés cohérents entre eux. Or, on ne peut croire que « répéter une tradition » c’est reproduire « en acte » un système de pensée, car tous les acteurs répétant des gestes dits « traditionnels » n’articulent vraisemblablement pas ces gestes à un système de ce type (seul un « gardien de la tradition officiel » le ferait alors, et il peut également s’agir dans ce cas d’une reconstruction quelque peu artificielle de la part de l’ethnologue) :

« Autrement dit, tout semble se passer comme si la « tradition » n’était pas dans les idées mais résiderait dans les pratiques elles-mêmes, comme si elle était moins un système de pensée que des façons de faire » (Idem, p.7).

Troisièmement, si on considère maintenant la définition de la tradition mettant en avant non pas un contenu transmis mais des moyens transmis, elle permet certes l’analyse des mécanismes sociaux à l’œuvre dans l’inculcation, mobilisant des mécanismes psychologiques au sein de processus d’interactions (« de type écouter/réciter, observer/répéter), mais, tout comme les autres acceptions, elle ne permet pas de délimiter une frontière entre des faits traditionnels et non-traditionnels, « ni de percevoir où se situeraient exactement les mécanismes de sa perpétuation » (Idem, p.7). Ainsi, pour Lenclud, la « «tradition » est l’objet d’un acte conscient, d’une construction en « rétro-projection » produisant une filiation inversée (ici « les fils engendrent les pères »), d’un dispositif discursif fournissant au présent une caution :

« Il paraît assez logique d’admettre que toutes les sociétés se constituent au jour le jour des traditions en développant des points de vue sur leur passé, que toutes élèvent la tradition à la hauteur d’un argument et que chez toutes le critère de l’ « authentique » tradition n’est pas son seul contenu, bien hypothétiquement conservé en l’état, mais bien l’autorité sociale de ceux qui ont reçu pour mission (ou se sont donné à eux-mêmes la mission) de veiller sur elle, c’est-à-dire d’en user » (Lenclud, 1997, p.11).

à-dire d’en user » (Lenclud, 1997, p.11). En dernière analyse, la tradition est aussi, donc, une condition de changement (« faute de tradition on s’en tient à la tradition » ; Idem, p.11). Mais elle peut, évidemment, être aussi mobilisée dans des contextes de « résistance au changement ». C’est ce que montre Christian Papinot à propos des pratiques de pêche à pied aux coques en Bretagne, qui sont prises dans des processus de requalification institutionnelle du littoral, et notamment dans ce qu’il nomme « l’estran comme environnement », où les degrés de pollution sont définis par un savoir-expert (Papinot, 2003). A cet « estran environnement », les pêcheurs à pied opposent ce que Papinot nomme « estran territoire ». Celui-ci est basé sur l’usage qu’en ont les pêcheurs et ancré dans la revendication d’une « autochtonie » en grande partie déterminée par la construction de la pêche comme « tradition » :

« en devenant pratique légitime, noble parce que muséographiable, elle va accéder au statut de tradition clairement établie et ouvertement revendiquée et donc être d’autant plus mobilisable […] » (Papinot, 2003, p.109).

Papinot oppose donc « environnement » recoupant une délimitation institutionnelle fondée sur ce qu’il nomme une « nouvelle conception patrimoniale de la nature »17 et « territoire » comme fondant un usage structurant l’appartenance à une collectivité.

Dans une autre perspective, qui se réapproprie le concept d’environnement en l’extirpant de la « définition institutionnelle » et en ouvrant la possibilité d’une articulation avec la notion de territoire (tel que défini par Mormont), l’anthropologue Tim Ingold développe ce qui peut être nommé « une démarche écologique complète ». L’avantage de celle-ci, c’est qu’elle permet de penser à nouveaux frais la question de la transmission, sans en passer par la problématique de la « tradition ». Ingold revient sur la question du double partage : celui entre « l’humanité et la nature » (ou culture et nature) mais également entre « la modernité et la tradition » (Ingold, 2012). Il mobilise ainsi la notion d’environnement pour mettre en lumière ce qu’il nomme les fondations pré-éthiques et pré-objectives du rapport au territoire, qui peuvent être considérées comme faisant partie intégrante de la formation des « cadrages » tel que définis par Mormont. Son point de départ est la description de ce qu’il nomme « organisme-dans-son-environnement » et qui doit être compris comme une totalité indivisible prise dans un processus en temps réel de développement et de croissance, ou de co-construction de l’environnement et des organismes qui y sont inclus. Dans cette perspective, les caractéristiques « culturelles » ou « d’usage d’un territoire » qu’acquiert un sujet humain se fait « en expérience », par le décodage d’indices incrémentés dans le territoire et les objets :

« en d’autres termes, les formes culturelles seraient encodées dans le territoire de la même manière que les représentations conceptuelles sont encodées par l’intermédiaire des sons, d’après l’approche sémiologique habituelle de la signification linguistique » (Ingold, 2012, p.182).

Selon cette conception, les perceptions ne sont pas construites mais découvertes dans une relation directe à l’environnement, pour peu « que l’on nous montre les choses », non pas en nous fournissant des codes que notre esprit attache à la « surface extérieure du monde », mais des indices qui nous guide vers « des significations qui se trouvent au cœur du monde lui-même, mais qui sont en temps normal dissimulés derrière la façade des apparences » :

«« Un indice est donc un point de repère qui unifie des éléments disparates de l’expérience, processus qui, à son tour, ouvre le monde à une expérience d’une grande clarté et d’une grande profondeur. En ce sens, les indices sont des clés qui ouvrent les portes de la perception, et plus vous disposez d’un grand nombre de clés, plus vous pouvez ouvrir un grand nombre de portes et plus le monde s’ouvre à vous. Je soutiens que c’est à travers l’acquisition progressive de telles clés que les hommes apprennent à percevoir le monde qui les entoure » (Idem, p.184).

Le « territoire » peut ainsi être mobilisé dans l’analyse des pratiques de pêche récréative comme cadrage d’un espace, c’est-à-dire traduction de flux qui le traversent (la ressource halieutique, par exemple). Ce cadrage inclut des récits (la rétroprojection du « récit traditionnel » par exemple, apportant une plus-value symbolique), mais également des pratiques, le tout se structurant à intensité variable au sein de ce qui est nommé « environnement » par Ingold. Les « pratiques » au sein du « cadrage de l’espace » peuvent être comprises comme ce que Jean-Pierre Warnier nomme « technologies du sujet », en tant que savoir sur les techniques (ici techniques de pêche) qui s’applique à la fois aux corps et aux artefacts qu’il mobilise :

« La technologie, comme savoir sur les techniques, s’applique non seulement aux matières et artefacts, mais également aux sujets et à leurs corps. Il existe des techniques du corps et du sujet qui ont pour résultat de les produire, de les configurer, d’en faire usage, et de les recycler. Ces techniques du corps et du sujet sont largement médiatisés par l’usage et l’incorporation/désincorporation de la culture matérielle dans le mouvement » (Warnier, 2009, p.148).

Pratiques, valeurs et légitimités

La question des pratiques, ou technologies du sujet, recoupent les différents types de savoirs décrits par Frédérique Clous-Ducharme dans sa typologie liée à la pêche à pied en Bretagne : le « savoir-faire » (rejoignant les techniques du corps maussiennes), le « savoir-être » (dessinant une éthique) et le savoir (connaissances plus « abstraites ») (Clous- Ducharme, 2005). Selon elle, ces types de savoir permettent aux pêcheurs à pied bretons d’opérer une double distinction : celle basée sur le « savoir » et le « savoir-faire » et opérée entre ceux qu’ils nomment « les touristes » et « les pêcheurs à pied » et celle basée sur le « savoir-être », qui oppose « les traditionnels » et « les ravageurs ». Bien-sûr, cette façon d’opposer les uns aux autres influe sur les légitimités revendiquées (Idem). Ces savoirs locaux peuvent être mobilisés par des démarches scientifiques interdisciplinaires dans un cadre de gestion ; c’est le cas, comme le montre Carole Barthélémy (2005), à propos du savoir des pêcheurs amateurs d’eau douce, qui est mobilisé dans le cadre de la gestion de cours d’eau. D’un autre côté, en se basant sur leurs « savoirs pragmatiques », les pêcheurs peuvent être amenés à opposer leurs connaissances (profanes) aux savoirs (experts) produits par les scientifiques, comme le montrent Barbara Evrard, Damien Femenias et Michel Bussi à propos de pêcheurs à pied en sortie d’estuaire de Seine exposés à des risques de contaminations chimiques et bactériologiques via la consommation de coquillages :

« Les connaissances empiriques des acteurs s’opposent ici aux connaissances scientifiques des experts. Malgré les risques identifiés par les scientifiques, la tradition de la pêche à pied et les représentations des risques des usagers rendent sourd aux mises en garde » (Evrard Femenias, Bussi, 2011, p.145).

Ainsi, à l’opposé du cas où se met en place une relation de coopération basée sur la reconnaissance mutuelle des savoirs produits par les scientifiques et des savoirs mobilisés par les pêcheurs, il peut également exister une incompréhension croisée, base d’une opposition exacerbée :

« Dans un tel contexte, le gestionnaire environnemental relève, pour les pêcheurs, de la sphère du pouvoir technocratique, jugée trop éloignée des réalités du terrain. Tandis que pour le gestionnaire, le pêcheur est associé à un potentiel braconnier, dont le refus de divulguer les captures est un signe probant » (Barthélémy, 2005 ; p.4).

La pêche peut, dans ce genre de contexte, se construire comme une activité déviante, dans un processus allant de l’identification d’un risque et son institutionnalisation, jusqu’à l’interdiction et au contrôle du respect de cette interdiction. Evrard, Féménias et Bussi, en reprenant la démarche du sociologue Howard Becker, décrivent ce processus :

« Dès lors que s’exerce un contrôle du respect de l’interdiction, l’activité est construite comme une déviance. A la suite de H. Becker (1985), il est en effet possible de considérer la déviance comme un processus. Les entrepreneurs de morale identifient d’abord un risque. Les autorités sanitaires fixent en conséquence une interdiction. Les autorités de contrôle constatent une transgression de l’interdit. Et enfin, dans une dernière étape, le transgresseur est identifié et étiqueté par les autres comme déviant. La déviance est donc une « conséquence de l’application, par les autres, de normes et de sanctions à un « transgresseur » [Becker, 1985, p.33] » [Evrard, Féménias, Bussi, 2011, p.146].

Cette question de la déviance débouche sur celle de la légitimité, notion phare de la réflexion sociologique.

Chez Max Weber la légitimité est toujours traitée sous l’angle de la domination, qu’il décrit au sein du couple conceptuel « pouvoir de commandement/devoir d’obéissance » comme une « sphère de pratiques spécifiques » (Simard, 2005). Il établit dans cette perspective une typologie de trois types de légitimité :

« La légitimité rationnelle-légale « repose sur la croyance en la légalité des règlements », la légitimité traditionnelle « repose sur la croyance quotidienne en la sainteté de traditions valables en tout temps », la légitimité charismatique « repose sur […] la valeur exemplaire d’une personne » » (Lordon, 2007, p.151).

Pierre Bourdieu reprend le questionnement wébérien en le raccrochant au questionnement marxien sur l’idéologie18pour établir l’analyse des « moyens symboliques de domination ». En découle une réflexion qui ne porte pas à proprement parlé sur la légitimité et l’élaboration du concept de « violence symbolique »19(Lordon, 2007).L’économiste devenu philosophe Frédéric Lordon, dans une perspective dite « spinoziste », se propose quant à lui de déconstruire la notion de « légitimité ». Pour lui, le légitime renvoie en dernière analyse soit à une question d’accord et d’unanimité20, soit à une question morale21. S’ancrant dans une vision holiste et déterministe héritée en partie de Bourdieu, il décrit les institutions comme « des agencements de puissances et d’affects » :

« les hommes sont déterminés à s’y plier ou à s’en extraire, c’est selon ; mais il n’y a en tout cas aucun sujet-subjectum à l’œuvre dans le procès qui fait advenir un sujet-subditus institutionnel. Et pas d’avantage chez le récalcitrant en fuite, qui pourrait être tenté de miser sur un lyrisme de l’échappée pour restaurer l’illusion de sa libre subjectivité. » (Idem, p.150).

Dans cette perspective, la légitimité n’est qu’un « concept cru et nominatif », une appellation supplémentaire qui est ajouté au « simple fait de l’existence d’une institution », cette dernière étant prise dans un jeu d’affects qui ne se limitent pas aux forces de domination brutes22. La question des affects et des affections étant ici prépondérantes, s’opère une inversion de ce qui lierait valeur et désir, ce dernier déterminant la valeur et non l’inverse : « « loin que ce soit la valeur, posée ex ante, qui détermine le désir, c’est au contraire le désir, par ses projections et ses investissements, qui est l’instituteur de la valeur » (Idem). Sans adhérer pleinement à cette analyse, on peut considérer qu’elle permet de dépasser la question de la légitimité en plongeant dans ce qu’elle renferme : un processus couplant de manière dynamique des valeurs, chargées d’affects, et des normes.

Une norme peut être définie en partie comme une régularité qui enferme une injonction à faire ou à ne pas faire. Il s’agit donc à la fois de régularité recoupant la question de la « normalité » et de la « normativité (capacité de contrainte) » (Priarat, 2012). Mais la norme n’a rien du précepte personnel ou de la simple manie, elle a nécessairement un caractère collectif : « Les comportements répétitifs qui n’ont aucune dimension collective ne sauraient être considérés comme des normes. Il n’y a pas de normes privées » (Prairat, 2012, p.38). Les normes contrairement aux valeurs, appellent un engagement ou un désengagement, d’un point de vue pratique. Ainsi, le domaine de la valeur (axiologique) excède toujours en ampleur celui de la norme (déontologique) :

« Les valeurs peuvent en effet s’appliquer à des actions, à des émotions, à des croyances, à des conduites, à des situations et, plus largement, à des états de chose qui existent indépendamment de l’ordre des hommes » (Prairat, 2012, p.37).

Ainsi on peut dire que si

« les normes visent à supprimer, à modifier ou à conforter certaines pratiques, les valeurs, relatives au domaine des pratiques et des comportements humains tendent, elles, à les apprécier, à les évaluer, voire à les hiérarchiser » (Idem).

Ce processus dynamique d’interaction entre normes et valeurs est, par exemple, en jeu dans le rapport aux normes juridiques concernant la pêche récréative et dans celui à d’autres normes, non-institutionnellement établies et qui s’opposent aux premières. Ce phénomène déclenche ainsi un certain nombre de jugements de valeur, qui peuvent aussi bien déboucher sur le respect des normes institutionnelles accompagné d’une adhésion, sur le respect mais sans adhésion, ou encore sur le rejet pur et simple. Ce processus se joue aussi dans les questions de qualification de la pratique, incluant la perception de cette pratique elle-même, comme le montre Frédéric Guyon et Julien Fuchs à propos des pratiques de prédation que sont la chasse, la pêche et la cueillette, définies comme sportives (Guyon, Fuchs, 2012). Ils rejoignent ainsi la problématique des cadrages inclus dans notre notion de « territoire » :

« La démarche de qualification de « sport » est en effet autant un résultat qu’un processus visant à attribuer une valeur, une qualité à un objet, un lieu, une pratique, une personne, une attitude, c’est-à-dire en définitive à valoriser ou au contraire à stigmatiser ceux-ci. Entre un pêcheur à la ligne assis au bord d’un étang et un autre, dont les pieds sont immergés dans un torrent de montagne, il y a plus qu’une différence de style : se reflètent ici surtout des perceptions singulières et souvent contradictoires de l’animal, du corps, de la nature, bref des relations particulières au monde » (Idem, p.136).

L’analyse sociologique au sein de PEROPALE

Ce que nous appellerons « modes de territorialisation » pour la pêche récréative recoupera donc différentes formes du processus de « cadrage » d’un « espace ». Le « cadrage » est défini comme l’intrication de différentes « mises en récits » de l’espace d’un côté, et la pratique de cette espace de l’autre. Cette pratique étant sous-tendue par des techniques, une éthique, des perceptions (construites à plus ou moins long terme via différentes formes de transmissions et dessinant ce que nous avons nommé « environnement ») et différents types de savoirs. Ces modes sont mouvants, collectifs (même si des pêcheurs partageant un « mode de territorialisation » très proche ne s’inscrivent pas forcément dans un collectif amical ou familial, ou un collectif structuré administrativement comme un club ou une fédération, ces institutions étant à la fois investis de valeurs et vecteurs de normes donnant leurs configurations aux pratiques de pêche) et sont en interactions (parfois conflictuelles) avec d’autres types de cadrages de l’espace, comme par exemple celui englobant les différentes pratiques de pêches professionnelles, celui d’autres usagers du littoral, ou différents échelons du cadrage administratif. L’aménagement des lieux et la ressource halieutique influent également sur ces modes de territorialisation. La notion de cadrage de l’espace incluant celle de « traduction » des modifications du lieu, de la ressource, ou de l’arrivée de nouveaux éléments dans l’espace. Cette « traduction » modifie ainsi potentiellement les récits et les pratiques et amène aussi à modifier les projections des acteurs quant à l’avenir des pratiques envisageables. Elle peut s’appuyer pleinement ou en partie sur des « traductions » de cadrages concurrents ou s’inspirer de cadrages analogues en lien par exemple avec la pêche récréative dans d’autres régions de la France ou du monde.

Savy, Arnaud. Photos de pêcheurs sur la pointe de la Crèche. doi : 10.5281/zenodo.1051090

L’enquête et l’analyse sociologique reposent sur une méthodologie qualitative, basée principalement sur des entretiens semi-directifs menés avec différents types de pêcheurs récréatifs, mais également avec de nombreux autres acteurs du littoral : pêcheurs professionnels, affaires maritimes, professionnels du tourisme, etc. ). Cette méthode, visant le recueil d’informations significatives concernant le domaine des « conduites des acteurs » en partant du « domaine des caractérisations » (Grawitz, 2001, p.650)23, permettra d’étayer de manière non exhaustive ce concept de « modes de territorialisation », d’en modifier certains critères et, se faisant, de lui donner l’épaisseur de l’ancrage dans les particularités régionales des pratiques de pêche et de leur gestion administrative sur la Côte d’Opale. Les entretiens reprendront les axes thématiques que sont les pratiques de pêche, leur transmission et leur déploiement sur l’espace littoral, le rapport à la réglementation, et les interactions des divers usagers du littoral. Ils seront également complétés par des observations ethnographiques réalisées « en situation », c’est-à-dire quand les pêcheurs sont en action ; ce qui permettra de relever des « traces tangibles de l’activité sociale »24 qu’est la pêche récréative par le biais de la tenue d’un carnet de terrain et de la prise de photographies25. L’enquête sociologique sera également l’occasion de prélever auprès des acteurs des informations de types formelles concernant les investissements économiques des pêcheurs dans leurs activités, utiles pour l’analyse économique du projet PEROPALE, mais également les informations liés à la saisonnalité des fréquentations, des espèces ou les conditions météorologiques idéales aux différents types de pêche, utiles à la partie du projet concernant le « suivi quantitatif des usagers de pêche loisir ». Elle facilitera également l’échantillonnage des acteurs qui participeront aux focus groups prévus pour la dernière phase de l’enquête.

 

Bibliographie

 
 

 

 

¹Article 1er, titre VII, livre IV, Ordonnance de la marine, du mois d’aout 1681, 1714, in Gallica, Ordonnance de la marine, du mois d’aoust 1681 (Reprod), [en ligne]. Disponible à l’URL <gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k95955s/f430.image>

²Avec par exemple l’arrété du 26 avril 1966 qui interdit les orins en nylon flottant qui se prennent dans les hélices des bateaux [Fichou, 2008]

3« 10 000 après la guerre, ils sont plus de 100 000 en 1964 et 250 000 en 1970 » [Idem, p.179]

4Le président Besnard de la Fédération des Pêcheurs Plaisanciers de la Manche et de l’Atlantique à l’administrateur général, président du CCPM, le 16 mai 1975 [Cité pr Fichou, 2008].

5Devenue en février 2017 la Fédération Nationale de la Plaisance et de la Pêche en mer.

6Un développement dit « durable » doit permettre, selon le rapport de la Commission Mondiale sur l’environnement et le Développement daté de 1987, de « répondre aux besoins du présent sans compromettre le possibilité pour les générations futures de satisfaire les leurs » [CMED, 1988, p.11], en d’autres termes, « née du constat que le mode de fonctionnement de la sphère économique risque de compromettre à plus ou moins brève échéance l’habilité de la Terre, la notion de développement durable vise à fonder une pratique écologiquement et socialement responsable de la vie économique » [Maréchal, 2006, p.153].

7Voir le règlement n°2017/127 du Conseil du 20 janvier 2017 établissant, pour 2017, les possibilités de pêcher pour certains stocks halieutiques, applicables dans les eaux de l’Union et, pour les navires de pêche de l’Union, dans certaines zones n’appartenant pas à l’Union [ Schneider, 2017].

8Article 9, par.4 et 5 du règlement n°2017/127 du Conseil du 20 janvier 2017 établissant, pour 2017, les possibilités de pêcher pour certains stocks halieutiques, applicables dans les eaux de l’Union et, pour les navires de pêche de l’Union, dans certaines zones n’appartenant pas à l’Union [Idem].

9Art. 921-83 du code rural et de la pêche maritime [Idem].

10Concernant entre autre la marquage des captures : voir l’arrêté du 17 mai 2011 imposant le marquage des captures effectuées dans le cadre de la pêche maritime de loisir [Idem].

11Voir l’arrêté n° 50/2014 du 27 juillet 2014 réglementant l’exercice de la pêche maritime à pied de loisir sur le littoral du Pas-de-Calais et de la Somme [Idem].

12Selon Scannel et Gifford (2010), les dimensions d’attachement au lieu se déclinent en trois composantes : « ce qui relève d’un lieu particulier avec la dimension sociale (les liens sociaux associés à un leiu) et la dimension physique (la morphologie et les caractéristiques physiques du lieu) ; ce qui relève de l’individu (de son histoire personnelle, de son héritage culturel, de ses expériences, seul et en groupe) ; et enfin ce qui relève des processus affectifs, cognitifs et comportementaux » [ Cadoret, 2017, p.2].

13En particulier Melé (2004 et 2009), Lecourt et Baudelle (2004), Lecourt et Faburel (2005) et Guyot (2006) chez qui les territorialités recoupent « les mécanismes d’attachement à un espace » et qu’ils sont souvent mis en évidence par les conflits, ces derniers contribuant eux-mêmes à « la production de nouveaux espaces organisés par un groupe d’acteurs, reconfigurent les dimensions de l’attachement au lieu, créant ainsi de nouvelles territorialités » [Idem].

14Quelques passages parmi de nombreux autres : « A ces dimensions s’ajoutent une dimension affective et émotionnelle (liens symboliques avec les ancêtres, souvenirs) ainsi qu’une dimension identitaire et une dimension de réconfort et de sécurité. Il ressort de la littérature que l’attachement au lieu est lié au patrimoine identitaire, le lieu étant une source d’identification donnant sens à l’individu ou participant à la construction identitaire des individus. […] au nom d’un usage identitaire, patrimoniale du lieu[…] la population s’est appropriée les lieux, au point de faire de ce site, un demi-siècle plus tard, un véritable patrimoine offrant des lieux de pêche, de baignade et un paysage industriel marqué par la sidérurgie. […] La décision préfectorale conduirait non seulement à la modification de la morphologie du site et des relations sociales établies, mais porterait également atteinte à l’identité de individus et du groupe […] un risque d’altération identitaire […] La vivacité des réactions apparait ici comme un marqueur de territorialités sous-jacentes, fondées sur un fort sentiment d’appropriation et un lien identitaire au lieu. » [Idem].

15A ce titre, la ressource halieutique peut entrer dans les questions de « patrimonialisation du vivant ».

16« Bref la tradition, supposée être conservation, manifeste une singulière capacité à la variation, ménage une étonnante marge de liberté à ceux qui le servent (ou la manipulent). » [Lenclud, 1997, p.5].

17Nouvelle conceptualisation qui peut être rapproché de ce que certains sociologues ont analysé comme un processus de transformation du « style de vie paysan », en cours depuis les années 70 marquant une certaine « domination urbaine sur le monde paysan et ses activités » : « Dans ce contexte de « rurbanisation » et de « coloration citadine », les opposants aux pratiques de prédation, de plus en plus nombreux, arguent que l’environnement est d’abord un paysage et non une ressource, un lieu où se réalise une consommation esthétique, non matérielle et non utilitaire, mobilisant ici une « nouvelle conception patrimoniale de la nature » (Cloarec/Kalaora, 1994). Se pose en effet la question de l’appartenance réelle ou symbolique de l’espace qui apparaît à la fois comme une « campagne ressource », une « campagne paysage », une « campagne nature » (Pierre-Cornet, 2002) » [Guyon, Fuchs, 2012, p.144].

18« Comment le pouvoir ou l’autorité peuvent-ils opérer hors du seul recours à la coercition physique ? » [Lordon, 2007].

19« Insensible et inconsciente, non pas physique mais gnoséologique, la violence symbolique consiste en l’imposition aux dominés des catégories des dominants, etr par conséquent des principes de vision qui leur font appréhender un monde objectivement contingent et défavorable comme naturel et acceptable- parfoismême heureux. On pourrait donc définir ainsi la légitimité chez Bourdieu : elle est l’effet spécifique de la violence symbolique-et par là le premier contributeur à la reproduction d’un ordre de domination. » [Lordon, 2007, pp.136-137].

20« Le légitime est ce qui fait accord et cet accord peut d’ailleurs potentiellement se refermer sur n’importe quel ensemble de contenus. Mais l’affaire n’est pas réglée pour autant car, ^pour être une forme indépendante de ses contenus, l’accord n’en est pas moins une question très concrète : qui est d’accord ? Et plus précisément encore : combien ? Pour être éligible comme forme, et par suite vérité objective, de la légitimité, l’accord doit-il être absolument unanime ? Mais y a-t-il un seul fait social qui puisse revendiquer d’avoir fait l’unanimité ? Même la langue a ses aphasiques, ses autistes, ses mutiques et la petite cohorte de ceux qui préféreront d’autres signes.Si l’unanimité est un critère impossible et désespérant, où mettre le seuil ? 51ù comme à une élection ? Une majorité qualifiée ? Ou bien une minorité de blocage mais incarnée par des gens raisonnables ? » [Idem, pp.151-152].

21« A l’évidence l’abandon du seul critère « consistant »-l’unanimité- fait basculer dans le farfelu. Le choix n’est donc plus laissé qu’entre l’impossible et l’indéfendable. Il reste évidemment la solution morale : le légitime est ceci, car ceci est le vrai bien… » [Idem].

22« La signification objective de ce qu’on persiste à appeler la légitimité de l’Etat, par exemple, tient simplement au fait qu’il parvient à mobiliser suffisamment de puissance, sous des formes variées –puissance de sa force policière mais aussi puissance des affects, joyeux ou tristes, qui déterminent les sujets à l’obsequium-pour se maintenir. Plutôt que de chercher d’introuvables explications dans le royaume autonome du sens, il s’agirait d’en revenir à une rustique immanence : une institution ne se maintient pas parce qu’elle jouirait de cette vertu un peu vaporeuse qu’est la « légitimité », mais tout simplement parce qu’elle est soutenu, et plus précisément encore parce qu’elle n’est pas renversée » [Idem].

23« Il s’agit de prévoir, d’atteindre l’organisation des actions, en recueillant des données sur l’organisation des informations » [Grawitz, 2001, p.650].

24« Responsable de prélever non seulement les objets et les traces tangibles de l’activité sociale, l’ethnologue est donc invité à rendre compte des allant-de-soi de la vie sociale » [Tillard, 2001, p.38]

25Nécessitant un important travail épistémologique de « remise en contexte » et de prise de distance réflexive.